aux gorilles :
r.i.p.
J'avais passé une bonne partie de la journée à suivre une famille de gorilles en déplacement sur le mont Bisoke, dans les Virungas et, le soir venu, trouvé un petit hôtel restaurant à Ruhengeri.
Le repas du soir se déroulait paisiblement lorsqu'un serveur maladroit a laissé tomber la bouteille de vin qui nous était destinée. Elle s'est fracassée et la réaction n'a pas tardé. Un homme a jailli de la cuisine. C'était le patron. Il s'est mis à insulter et rudoyer le serveur. Quand il s'est aperçu de la présence de clients blancs, il s'est calmé et nous a salués en se présentant : Belge, Namurois, qui avait dû fuir le pays au lendemain de la guerre. Enchanté … mmmh ! Manifestement c'était pour lui un vrai événement de retrouver des Belges mais je ne sais toujours pas pourquoi car il y avait beaucoup de coopérants belges dans le coin. Bref.
Il s'est montré très amical. A l'issue du repas, bien arrosé, sur un ton très mystérieux, il nous a annoncé une surprise et invités à franchir une double porte derrière laquelle il y avait une musique tonitruante. Un vrai lupanar. Une salle surchauffée, enfumée, des dizaines de filles, serveuses et prostituées, ivres pour la plupart, se tortillaient, dansaient, s'enlaçaient, avec autant de clients tout aussi entamés. Ambiance ! Dès que nous sommes entrés, solennellement précédés par un patron très fier, le calme est revenu. Personne n'avait l'air de vouloir encore tousser.
Très attentionné, il nous a installés dans des fauteuils cossus quelques minutes auparavant occupés par des grappes humaines se livrant à diverses activités assez libidineuses. Il nous a adressé quelques paroles d'accueil et, surprise totale, dans le contexte, il a fait l'éloge public de … Jacques Brel nous invitant à écouter avec lui « l'intégrale de l'œuvre » sur la luxueuse chaine stéréo du bar. Je vous laisse imaginer ma surprise : Brel dans un endroit tellement minable, sale, parmi tant de misère physique et morale !
J'ai apprécié pleinement cet étrange concert à Ruhengeri. J'aime beaucoup Brel malgré certains excès dus à son émotivité, certaines outrances. Toujours est-il que Brel avait ramené le calme sur ces quelques arpents de terre africaine.
J'étais bien et le cognac descendait pareil, fort
bien. Le petit matin m'a trouvé dans un état
second. J'ai commencé à me sentir mal. Je
pensais aux gorilles, à leur regard, à leurs yeux
surtout, si curieux, si vifs, ironiques. Ce n'est
pas leurs biceps, ni leur carrure, ni leurs mains
comme des battoirs qui m'ont impressionnés.
Mais la profondeur de leur regard qui sans le
secours de la parole tente, comme
désespérément, de comprendre, de nous
comprendre. Et qui tâtonne vers nous en vain.
Ce matin, j'avais senti le désarroi du gorille
lorsqu'il me regardait manipuler mon appareil
photo. Imaginez la scène : pour les
approcher' j' avais dû ramper dans cette
forêt infâme, grouillante de bestioles, de
plantes urticantes, sur des centaines de
mètres. Que je me sois relevé, ne fût-ce qu'un
instant, aurait signifié que je contestais son
autorité. Et ça, le gorille il n'aime pas. Il peut
se fâcher, voir rouge, vous mordre, vous
mettre un baffe. Si je m'étais relevé je ne serais
plus là pour vous le raconter ! J'avais dû
apprendre à grogner comme lui et grogner
pour de bon afin de le mettre à l'aise. J'ai
même dû faire mine de manger du céleri
sauvage, non pas que j'aime ça, mais le
gorille, lui, il aime.
Pouvait-il comprendre. Le gorille, il comprend les animaux, les singes, la girafe, la phacochère, le serpent … mais l'homme a cessé d'être un animal, il s'est perdu au cours de son évolution, des bosses lui sont poussées sur le front. Au début il a cru que c'était des cornes. Il se trompait. C'était la bosse des maths, la bosse des langues, d'autres encore et même la bosse qui le fait aller bosser comme un con tous les jours et perdre sa vie à la gagner. Mais je m'égare. C'est la fâcheuse tendance de l'homme de s'égarer.
Le gorille, lui, il ne s'égare pas. Il a compris depuis bien longtemps. Tout, sauf l'homme. Mais, est-il possible de comprendre l'homme ? Oui, non, pourquoi, comment. Et est-ce bien utile ?
Je suis allé me coucher. J'ai eu tort. J'ai failli mourir. Intoxiqué par l'insecticide qu'on avait déversé dans ma chambre en mon absence. On m'a tiré du lit par les pieds et trainé dehors, à l'air, au frais. Ce n'était pas mon jour et je pensais aux gorilles. J'étais triste. J'ai dégueulé. A cause de l'insecticide.
christian erwin andersen 2006